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Dossier de recherche No. 18 - Janvier 2014

Mariage ou union libre: aucun impact sur la réussite scolaire des enfants

Dans la société québécoise, l’union libre est devenue une alternative au mariage comme cadre de formation des familles. Cependant, très peu de recherches ont comparé le développement des enfants de parents en union libre et de parents mariés. De même, les effets de la séparation d’une union libre et d’un mariage ont rarement été distingués les uns des autres. Avec un échantillon représentatif de 1 347 enfants provenant de l’Étude longitudinale du développement des enfants du Québec (ÉLDEQ), cette étude regarde les liens entre l’état matrimonial des parents à la naissance de l’enfant, la survenue d’une rupture conjugale et le rendement scolaire des enfants en première année du primaire (évalué par l’enseignant et par des tests cognitifs). Le rôle modérateur du genre est aussi examiné. Contrairement à ce que constatent les chercheurs américains, cette étude ne relève aucune association négative entre une naissance en union libre et le rendement scolaire au Québec. En fait, on observe plutôt de faibles associations positives pour les filles. Enfin, la séparation des parents est parfois liée à un plus faible rendement scolaire, mais cette relation varie selon l’état matrimonial à la naissance et le genre de l’enfant.

Faits saillants

Contexte

Le Québec fait figure d’exception en Amérique du Nord au chapitre de la prévalence de naissances hors-mariage et de l’union libre. Au recensement de 2006, 34,6% des couples vivaient en union libre au Québec, alors qu’ils n’étaient que 13,4% dans le reste du Canada. Le recours à l’union libre semble par ailleurs transcender toutes les couches de la population québécoise. Elles y sont également plus stables et plus fécondes qu’ailleurs. Aux États-Unis, où le mariage est davantage la norme, on remarque que les naissances hors mariage surviennent également hors union. Ce n’est pas le cas au Québec où les naissances hors mariage sont issues des couples en union libre.

La littérature est équivoque concernant l’impact du statut conjugal (union libre vs. mariage) au moment de la naissance des enfants. La plupart des études nord-américaines tendent quand même à démontrer que les enfants issus d’une union libre éprouvent plus de difficultés scolaires que ceux issus d’un mariage.

L’impact de la rupture est cependant beaucoup plus clair. La plupart des recherches américaines effectuées au cours des dernières décennies ont porté sur l’impact de la rupture d’un mariage (divorce). Elles montrent l’effet négatif sur la probabilité de diplomation (Bulanda et Manning, 2008) et sur les résultats scolaires (Frisco, Muller et Frank, 2007; Sun et Li, 2001).

Les études portant spécifiquement sur l’impact des ruptures d’union libre sont rares et ne révèlent pas vraiment de différences avec une rupture de mariage. La littérature montre toutefois l’importance de tenir compte de la variable de genre dans les études sur les trajectoires scolaires (avantage différentiel en éducation, impact différentiel de la perte de modèle masculin) (Cooper et collab., 2011).

Objectif

  1. Déterminer si le type d’union des parents a un impact sur le rendement scolaire des enfants.

  2. Déterminer si la rupture de l’union des parents a un impact sur le rendement scolaire des enfants.

  3. Déterminer si l’impact de la rupture de l’union des parents est différent selon qu’ils étaient mariés ou en union libre.

  4. Déterminer l’effet du genre sur les trois objectifs précédemment énumérés.

Données et méthodologie

Cette recherche analyse un échantillon de 1347 enfants nés au Québec en 1997-1998 (dont 709 filles et 638 garçons) provenant de l’Étude longitudinale du développement des enfants du Québec (ÉLDEQ). Les enfants nés de mères seules et les enfants dont la famille a été rompue par le décès d’un parent ne sont pas inclus dans cet échantillon, étant donné les objectifs de cette recherche axés autour de la rupture du couple parental. Des poids échantillonnaux spécifiques ont été utilisés pour réduire au maximum le biais d’attrition.

Une analyse descriptive présente en premier lieu les caractéristiques des enfants selon la trajectoire conjugale de leurs parents. Les analyses multivariées, stratifiées selon le sexe, permettent ensuite d’identifier les différents déterminants significatifs du rendement scolaire des enfants en première année du primaire.

Variable dépendante : Le rendement scolaire des enfants

Le rendement scolaire des enfants est mesuré par sept variables. Ces sept variables dépendantes peuvent être regroupées sous deux typologies différentes : l’évaluation des enseignants et le test de connaissances. La première catégorie de variables dépendantes est davantage subjective que la seconde puisque le classement obtenu est sensible aux effets de contexte, aux préjugés ou à l’empathie des enseignants. En effet, l’enseignant détermine le degré de réussite scolaire en lecture, en écriture, en mathématique et de façon globale (quatre variables) en classant les enfants par quintile, des premiers jusqu’aux derniers de classe. On oppose de façon binaire les enfants du premier quintile (les premiers de classe) aux autres.

En ce qui concerne les trois variables plus objectives, les chercheurs ont recours aux résultats de tests psychométriques mesurant les compétences des enfants en « lecture et déchiffrement », en « lecture et compréhension » et en « connaissance des nombres ».

Pour identifier les déterminants du rendement scolaire des enfants, les chercheurs optent pour utiliser ces sept variables dépendantes pour leurs analyses multivariées. Les sept modèles de régression contiennent à chaque fois les mêmes variables explicatives.

Variables indépendantes

La trajectoire conjugale des parents est la variable explicative d’intérêt dans cette étude pour tenter de mesurer son effet sur le rendement scolaire des enfants. Pour caractériser cette trajectoire conjugale, les chercheurs utilisent l’état matrimonial des parents à la naissance de l’enfant et la survenue d’une séparation parentale entre la naissance et le moment de l’évaluation du rendement scolaire. Les relations conditionnelles (interactions) entre ces deux variables de trajectoires conjugales sont aussi étudiées. La catégorie de référence correspond à la « famille traditionnelle », c’est-à-dire les enfants nés dans un couple marié avant leur naissance et dont l’union ne s’est pas rompue.

Variables de contrôle

Sur la base de plusieurs autres études scientifiques portant sur le sujet, seize variables de contrôle ont été insérées dans le modèle. Elles ont trait aux caractéristiques démographiques des enfants (l’âge, le sexe, la langue, le rang de naissance, la fratrie), aux caractéristiques des parents (l’âge, le niveau d’éducation, le statut d’immigrant), aux caractéristiques du milieu de vie socioéconomique et relationnel de l’enfant (le nombre d’épisodes passés sous le seuil de la pauvreté, le nombre d’épisodes passés dans un état de santé moins que très bon, le fonctionnement familial, la présence de symptômes dépressifs élevés chez la mère, le milieu de garde fréquenté par l’enfant) et au niveau de stimulation cognitive des enfants au sein du milieu familial (l’âge auquel un adulte a commencé à faire la lecture régulièrement à l’enfant, le fait qu’une mère utilise beaucoup la communication orale avec son enfant, le nombre de livres pour enfants à la maison).

Résultats de l’analyse descriptive

La réussite scolaire des enfants issus d’une union libre est similaire à celle des enfants issus de parents mariés. Les scores obtenus aux différents tests psychométriques sont comparables chez les enfants nés de couples en union libre et chez les enfants de couples mariés. L’impact d’une rupture est cependant beaucoup plus marqué. En effet, les enfants dont les parents sont séparés performent significativement moins bien que les enfants dont les parents sont toujours en couple au moment de l’enquête. Dans l’ensemble, près de 30% des enfants issus de couples unis se retrouvent parmi les premiers de classe, contre 18,3% des enfants issus de couples séparés.

En ce qui concerne les variables de contrôle, les chercheurs relèvent certaines différences significatives au niveau de la distribution des enfants selon l’état matrimonial des parents et selon la survenue d’une rupture d’union. Ces différences tendent à démontrer la vulnérabilité à un plus faible rendement scolaire des enfants nés de parents vivant en union libre (comparativement aux enfants issus de couples mariés), et des enfants dont les parents sont séparés (comparativement aux enfants de couples non-séparés). Par exemple, la stimulation cognitive dans le milieu familial semble être moins élevée et le milieu socio- économique et relationnel semble être plus précaire (revenu, santé et fonctionnement familial). Il en va de même pour le niveau d’éducation des parents qui est plus faible et l’âge à la parentalité qui est plus bas.

Quant aux caractéristiques démographiques, il est intéressant de noter que parmi les enfants de couples vivant en union libre, 91,2% d’entre eux parlent uniquement le français, contre 57,3% des enfants nés dans le mariage. Cette caractéristique se reflète également au niveau du statut d’immigrant de la mère démontrant que les enfants d’immigrants sont moins nombreux à vivre dans une famille dont les parents vivent en union libre. Les enfants nés d’unions libres vivent par ailleurs en plus grande proportion dans des familles recomposées (21,0% contre 8,3% des enfants de couples mariés). Il faut finalement mentionner que toutes ces différences qui caractérisent les enfants des couples en union libre et ceux des couples mariés sont également observables respectivement chez les enfants des couples séparés vis-à-vis ceux de couples non-séparés.

Résultats de l’analyse multivariée

Les résultats de régression montrent que le rendement scolaire des enfants nés de parents en union libre n’est pas différent de ceux nés de parents mariés. Des sept variables dépendantes, les chercheurs observent une seule association positive (faible) suggérant que les filles de couples en unions libres ont 49% plus de chances de compter parmi les premiers de classe en écriture que celles issues de parents mariés. Il n’existe aucune différence significative à ce niveau chez les garçons.

Au niveau de la rupture d’union, les résultats de régression montrent parfois un effet négatif sur le rendement scolaire des enfants. Évidemment, sans tenir compte du profil socio-économique (variables de contrôle), les chercheurs observent une forte association négative entre le rendement scolaire et la rupture d’union, puisque le profil socio-économique des enfants issus de couples séparés est plus défavorable que celui des enfants nés de parents toujours unis au moment de l’enquête. Dans le modèle complet (qui inclut les variables de contrôle), seules les ruptures de mariages (et non les ruptures d’unions libres) semblent parfois entraîner une baisse de rendement scolaires chez les filles. À l’inverse, chez les garçons, seules les ruptures d’unions libres (et non les ruptures de mariages) semblent entraîner une baisse significative du rendement scolaire.

Au-delà des deux variables d’intérêt (l’état matrimonial des parents à la naissance de l’enfant et la survenue d’une rupture conjugale), et exception faite du nombre d’années de scolarité des parents, les chercheurs ne relèvent pas de lien fort et constant entre les variables de contrôle et les différents indicateurs de rendement scolaire des enfants. Le sens des associations observées chez les filles n’est pas nécessairement le même pour les garçons. Par ailleurs, le niveau de significativité des différences observées fluctue selon que l’on considère l’une ou l’autre des sept variables dépendantes.

Conclusion

Trois grands résultats se dégagent de cette étude.

D’abord, l’impact de l’état matrimonial des parents sur le rendement scolaire de leur enfant est presque nul une fois que l’on contrôle pour divers facteurs socio-démographiques et contextuels.

Deuxièmement, en tenant compte de ces variables de contrôle, la survenue d’une rupture d’union ne semble avoir qu’un faible effet négatif sur le rendement scolaire des enfants. Cet impact négatif n’est observé que lorsque le rendement scolaire est évalué par l’enseignant au niveau des compétences en lecture et dans l’ensemble.

Finalement, le genre de l’enfant semble avoir un effet modérateur important dans l’effet de la trajectoire conjugale des parents sur le rendement scolaire des enfants. Les résultats de cette étude suggèrent effectivement que les filles et les garçons réagissent différemment à l’état matrimonial de leurs parents et à la survenue d’une séparation parentale.

Réferences bibliographiques

À propos de l’étude

Ce dossier de recherche résume l’étude intitulée « Trajectoires conjugales des parents et rendement scolaire des enfants en première année du primaire », publiée en 2012 dans les Cahiers québécois de démographie. Cette étude fut réalisée par Solène Lardoux et David Pelletier de l’Université de Montréal. Pour de plus amples informations, prière de contacter Madame Solène Lardoux. Ce dossier de recherche fut rédigé par Samuel Vézina.