CHANGEMENTS DE POPULATION ET PARCOURS DE VIE: Un Réseau stratégique de connaissances

Dossier de politique No. 22 - mai 2015

La nouvelle immigration et l’identité ethnique

Résumé

Cette synthèse des connaissances fournit une évaluation à jour de l’influence de l’acculturation des enfants sur leur identité sociale. Bien que d’autres facteurs aient un impact sur le développement de l’identité, cette synthèse met l’accent sur le point de rencontre entre l’identité et les relations intergroupes. La plupart des immigrants arrivés après 1965 se heurtent à des circonstances économiques et à une barrière de « couleur » qui compliquent le processus d’acculturation. Comment ces forces structurelles affectent-elles le parcours qui mène à devenir un Canadien ou un Américain est une question dont la portée est étendue. Dans les groupes qui sont capables d’arriver à la parité économique avec les Blancs et qui rencontrent peu de racisme, « l’ethnicité » pourrait s’estomper au fil des générations. Ainsi, les immigrants récents pourraient éventuellement adopter une identité sans trait d’union, une identité fondée sur un sens d’appartenance à la communauté hôte. Toutefois, dans des pays multiculturels, une telle assimilation identificationnelle n’est pas nécessaire au succès de l’intégration. Les enfants d’immigrants récents peuvent au contraire choisir une identité biculturelle. Les cas les plus troublants surviennent lorsque des barrières à l’intégration des immigrants motivent une solidarité ethnique « réactive ». Dans ces contextes, il se peut que l’identité ethnique soit le reflet de divisions sociales ou même d’un conflit ethnique dans la société.

Faits saillants

Contexte

Des études antérieures remettent en question la pertinence du modèle d’acculturation des immigrants européens pour les nouveaux immigrants (Alba et Nee 1997). La « nouvelle immigration » se réfère à l’afflux d’immigrants de pays non européens (minorités visibles ou raciales) qui a suivi l’abrogation de politiques d’immigrations racistes au Canada et aux États-Unis dans les années 1960 (Massey 1995). La plupart des études antérieures sur l’adaptation des immigrants mettent l’accent sur des indicateurs tels que l’utilisation du français ou de l’anglais, la mobilité socioéconomique et l’assimilation spatiale (Wu, Schimmele et Hou 2012). Il s’agit sans doute de facteurs pertinents, mais les configurations d’affiliation sociale forment un autre aspect de l’adaptation des immigrants. Les identités sociales sont le reflet des relations intergroupes et sont associées au processus d’acculturation. Il y a une corrélation entre l’identité ethnique et l’assimilation identificationnelle (p. ex., s’identifier comme « Canadien »), ces éléments sont liés à l’intégration des immigrants dans la société et à leur engagement personnel envers la communauté ou la communauté hôte.

La présente vue d’ensemble empirique porte sur le rôle des relations intergroupes et du contexte de l’immigration dans la production d’identités sociales. Premièrement, les facteurs externes tels que la discrimination et le racisme provoquent-ils l’apparition d’une identité de groupe « réactive » parmi les minorités raciales? Deuxièmement, est-ce qu’une forte identité liée à l’endogroupe est corrélée avec des sentiments d’aliénation ou avec un faible sens d’appartenance à une communauté hôte? Troisièmement, y a-t-il une relation entre l’identité ethnique et la participation comportementale dans la culture canadienne ou américaine? Le processus d’acculturation peut se faire sans heurts ou il peut être turbulent; cela dépend des caractéristiques des immigrants, du stade de la vie lors de l’immigration et du contexte social de la réinstallation (Wu et coll. 2010). La théorie de l’assimilation segmentée fournit un cadre pour l’interprétation de ces différences (Zhou 1997b). Il y a, selon cette théorie, trois modes possibles d’acculturation. D’abord, il y a le mode classique d’acculturation en ligne directe, qui mène à l’adoption d’une identité « canadienne » ou « américaine » au fil des générations. Ensuite, il y a le mode d’acculturation avec obstruction, qui mène à l’assimilation dans une classe marginalisée et à l’apparition d’une identité raciale oppositionnelle. Enfin, il y a le mode d’adaptation qui dépend de la solidarité de l’endogroupe (p. ex., enclaves ethniques) et qui mène à une forte identité sociale liée à l’endogroupe ou, si l’expérience de la discrimination est faible, à une identité biculturelle.

Principaux résultats

L’ethnicité et l’identité ethnique devraient être interprétées comme un produit des relations intergroupes. On considère trop souvent l’ethnicité comme un phénomène culturel, mais il y a deux raisons pour lesquelles on ne devrait pas réduire l’ethnicité à la culture. D’abord, postuler qu’une culture commune forme la base de l’ethnicité, c’est ignorer la variété culturelle qui existe à l’intérieur de groupes ethniques (Chandra 2006). C’est particulièrement le cas de groupes nationaux (p. ex., les Chinois) et panethniques (p. ex., les Asiatiques), qui sont assez hétérogènes en ce qui concerne les normes et les comportements culturels. De plus, les gens qui partagent une même « ethnicité » ont des niveaux différents d’affiliation à leur groupe ethnique, allant de nulle à grande. Ceci inclut une variation dans un grand nombre d’indicateurs, tels que l’utilisation de la langue, les traditions, les valeurs et les normes de comportement. Ensuite, l’ethnicité a peu de sens dans des sociétés homogènes; il s’agit d’un phénomène social propre aux sociétés hétérogènes. L’énoncé classique de Barth (1969) est que l’ethnicité représente la frontière entre les groupes et non la « matière culturelle » à l’intérieur de ces groupes. Dans cette perspective, le contact intergroupe (relation de pouvoir) est le déterminant principal des identités ethniques. Pour les minorités raciales, l’identité ethnique est une désignation attribuée et qui connote leur distance sociale des Blancs.

Les identités ethniques ne sont pas incompatibles avec les identités nationales. Les études se préoccupent beaucoup de savoir si la préservation de la culture limite le sens d’appartenance à la communauté hôte. Cela équivaut à se demander si, au fil des générations, l’ethnicité s’estompera parmi les immigrants récents de pays non européens, comme elle s’est estompée chez les immigrants d’origine européenne. L’étude de renseignements provenant de l’autodéclaration suggère que l’attachement à la communauté hôte augmente avec les générations. Peu importe la durée de leur résidence au pays, les immigrants de première génération ont tendance à préférer une désignation d’origine nationale. Ceci est le reflet de ce qu’ils sont nés et ont été socialisés ailleurs. Dans la génération 1,5 et dans la deuxième génération, il y a augmentation de l’assimilation identificationnelle. Toutefois, l’affiliation ethnique demeure importante pour ces générations. Le fait d’être né au pays a un effet plus grand sur la probabilité de se réclamer ou non d’une identité à trait d’union que la durée de résidence au pays (Rumbaut 1994). Un aspect primordial de la nouvelle immigration est le potentiel de garder l’identité ethnique aux côtés de l’identité nationale. Le trajet d’acculturation le plus fréquent dans la deuxième génération est l’apparition d’identités biculturelles. Avoir une identité canadienne pourrait impliquer un éthos multiculturel qui favorise la spécificité culturelle.

L’acculturation est un processus continu. Étant donné que 99 pour cent des gens issus de minorités raciales au Canada sont des immigrants de première ou de deuxième génération, le processus d’acculturation est incomplet; on ne s’attend pas à ce que leur ethnicité disparaisse avant la troisième génération. Pour le moment, on trouve rarement d’identités sans trait d’union parmi la deuxième génération. Les études suggèrent que la race est le principal facteur dans le processus d’acculturation. Éliminer le trait d’union n’est peut-être plus nécessaire ou même souhaitable. Les raisons qui ont poussé les enfants d’immigrants européens à perdre leur ethnicité ne sont pas claires. En ce qui concerne les immigrants récents, une préférence personnelle et une plus grande tolérance pour la spécificité culturelle dans les communautés hôtes sous-entendent que des identités avec trait d’union pourraient perdurer au-delà de la troisième génération. De plus, des perceptions internalisées de la différence freinent l’adoption d’une identité sans trait d’union, soit l’adoption d’une identité purement « canadienne » ou « américaine ». La relation entre le sens d’appartenance à un groupe ethnique et l’adoption d’une désignation ethnique n’est pas claire. Par exemple, certaines minorités adoptent une désignation ethnique malgré le peu d’identification émotionnelle avec le groupe ethnique (Hiller et Chow 2005). C’est-à-dire que, même s’ils se sentent plus « Canadiens » ou « Américains » qu’ethniques, les minorités raciales adoptent une identité avec trait d’union à cause de discours raciaux qui les font se sentir moins Canadiens ou Américains que les Blancs.

L’assimilation segmentée a lieu. La relation entre l’acculturation et les identités sociales des immigrants est complexe et il y a plusieurs résultats possibles, parmi lesquels l’intégration est le résultat typique. C’est là une indication positive que de nombreux immigrants arrivent à garder une identité ethnique tout en s’intégrant à la communauté hôte. Cependant, ce ne sont pas tous les immigrants qui veulent ou qui peuvent s’intégrer. Les raisons ne sont pas claires, mais une identification d’origine nationale (p. ex., Chinois) n’est pas rare dans la deuxième génération. Pour les modèles d’acculturation, il s’agit d’un résultat de séparation. On ne peut pas présumer qu’une identité ethnique forte, de concert avec une faible identité nationale (p. ex., Canadien), reflète nécessairement une aliénation à l’égard de la communauté hôte. L’assimilation identificationnelle n’est pas la seule forme d’affiliation sociale qui lie les immigrants à la communauté hôte. Il se pourrait qu’une désignation telle que « Canadien » soit tout simplement trop vague pour trouver écho auprès de certains immigrants. Cela dit, il est possible que certains immigrants de deuxième génération adoptent une désignation de nation d’origine parce qu’on les fait sentir moins Canadiens que les Blancs. Tout porte à croire que certaines personnes adoptent des désignations racialisées à cause de leur intégration dans une classe marginalisée.

Le racisme influence les identités sociales. Historiquement, l’ethnicité a servi de base à la stratification sociale au Canada et aux États-Unis. Ceci a deux conséquences importantes sur l’identité des immigrants. Premièrement, le groupe dominant place les immigrants dans des catégories ethnoraciales, ce qui limite leur choix d’auto-identification. La plupart des Noirs des États-Unis ne peuvent pas prétendre être Blancs et ne le font pas, même si la plupart ont des ancêtres blancs et ceci à cause que la société les perçoit comme des Noirs, indépendamment de leur identité personnelle. Cette « ligne de couleur » n’est pas aussi nette pour les Asiatiques et les Hispaniques, mais les perceptions de différence par rapport aux Blancs « colorent » aussi la configuration de leur identification. Par exemple, leur traitement comme citoyen de deuxième classe vis-à-vis des Blancs complique la définition de leur identité nationale. Ceci peut décourager l’utilisation de désignations sans trait d’union et promouvoir une préférence pour une identité panethnique. Deuxièmement, l’expérience du racisme peut susciter l’élaboration d’identités liées à l’endogroupe. Elle peut aussi mener au rejet d’une désignation nationale telle qu’« Américain » ou « Canadien » et à une aliénation par rapport à la société générale. Ce sont des identités politisées qui émergent dans un contexte d’exclusion sociale et de privation socioéconomique. Ainsi, la balkanisation ethnique est un corollaire des communautés hôtes non réceptives. Au contraire, pour les immigrants qui ont une perspective de mobilité sociale et qui rencontrent peu de discrimination, l’intégration est le résultat attendu.

Conclusion

Les identités sociales sont le reflet de l’intégration des immigrants dans la société et de leur engagement personnel envers leur communauté hôte. « De fortes identités ethniques ne sont pas incompatibles » avec l’attachement au pays. La plupart des immigrants de deuxième génération optent pour une identité biculturelle. L’identité ethnique demeure importante autant pour les immigrants de première que pour ceux de deuxième génération, ce qui démontre que le processus d’acculturation n’est pas terminé chez les vagues récentes d’immigrants. Lorsqu’ils sont les bienvenus, les immigrants ont tendance à s’assimiler ou à s’intégrer sans trop de problèmes. Toutefois, lorsque les préjugés et la discrimination sont monnaie courante, les immigrants se sentent marginalisés et ont tendance à accepter des identités non canadiennes.

Bibliographie

À propos de l’étude

Ce dossier de politique résume l’étude intitulée «La nouvelle immigration et l’identité ethnique » paru dans le Document de travail de Changements de population et parcours de vie: un réseau stratégique de connaissances.

Cette étude fut réalisée par Christoph M. Schimmele et Zheng Wu.

Pour de plus amples informations, contactez Christoph M. Schimmele.

Ce dossier de politique fut rédigé par Christoph M. Schimmele.